lundi 4 décembre 2017

                  


                      LE RETOUR DU SOLDAT
      

        Il marchait depuis des jours sans savoir où il allait, suivant la colonne de soldats devant lui, un bandage lui cachant la moitié de la figure. Ses compagnons d’infortune étaient aussi mal en point que lui, il portait à l’épaule dans sa besace, tous ses biens les plus précieux. Une veste de drap, un pantalon de velours, un gros trousseau de clefs et une montre gousset en or. Ses godillots aux pieds depuis quatre ans de guerre, ne l’avaient jamais trahi. Pendant des semaines ses pieds avaient été en sang, puis au cours des marches et des années, ils avaient fait leur place.
     D’étau, ses brodequins étaient devenus confortables et ses meilleurs amis.
Bras en écharpes, béquilles sous le bras, pansements sur la tête, tous souffraient dans leurs chairs et dans leurs âmes. Ils étaient des survivants de la guerre, voulant rentrer chez eux.
      Certains savaient où aller, d’autres l’avaient oublié, lui il ne savait plus qui il était et personne ne l’aurait reconnu, ni réclamé.
 Son visage était méconnaissable, protégé par des bandes de gaze, ses chairs calcinées et recousues finissaient de cicatriser. Ils firent une halte au manoir d’un village, épuisés par de longues heures de marche. Il s’assit à bout de forces sur les marches d'un perron.
    Ses compagnons de misère, se remirent en route après s’être restaurés grâce aux bons soins du personnel de maison, sous les ordres de leur maîtresse. Tout le monde connaissait le dévouement et la générosité de la Baronne envers les malades et les nécessiteux. Seule depuis la mort du Baron à la guerre, elle avait pris les rênes du manoir et se consacrait à l’éducation de ses deux garçons.
     Par charité chrétienne, elle demanda aux plus faibles de rester, ils seraient nourris et logés en échange des travaux des champs et du travail d’écurie. Il décida de se reposer pour reprendre des forces et de toute façon, il ne savait pas où aller.
    Puis les années passant, il y resta définitivement, logeant dans l’écurie avec ses seuls compagnons, les chevaux. Il était monté en grade et était devenu palefrenier. Il avait gardé en mémoire son savoir, son adresse et son amour des chevaux comme le cavalier qu'il avait été.
     Il servait d’instructeur aux enfants de la baronne, eux n'avaient plus peur de sa face balafrée depuis bien longtemps. Il aimait bien ses élèves, leurs progrès étaient constants et ils étaient doués.
 Parfois il regardait son trousseau de clefs et se demandait quelles portes elles pouvaient bien ouvrir.       Il n’avait jamais remonté sa montre en or, il n’était pas pressé et personne ne l’avait réclamé. Il n’avait que des souvenirs de guerre, de morts, de son passé , il ne lui restait rien, si ce n’est qu’un visage de femme dans la brume.
 Il n’allait jamais du côté du manoir, il restait cantonné dans ses quartiers et l’écurie,  ses chevaux lui obéissaient à la voix et aux cliquetis de sa langue. La vie s’écoulait ainsi, les saisons passèrent, ainsi que les années. Les enfants grandissaient, c’étaient de bons et braves garçons.
      En l’honneur de l’entrée dans le monde de ses fils, la Baronne allait donner une  réception, dans le grand salon pour les nobles de la région. Les villageois, les garçons de ferme, seraient aussi de la fête dans le parc du château. La Baronne voulait faire participer au festin toutes personnes vivant sur ses terres, sans oublier la part des pauvres.
      Pour cette occasion, le palefrenier sortit de sa gibecière son pantalon de velours et sa veste de drap. Il avait tout gardé depuis son retour de la guerre, c’était son passé. Pour la première fois, il remonta sa montre en or, l’attacha à son gilet et mit son trousseau de clefs à sa taille. Il se rendit dans les jardins du manoir où étaient dressés les tables et les bancs du banquet qui n'attendaient que les paysans, les commis de ferme et garçons d’écurie .
      Dans le grand salon, toutes les bougies étaient allumées au grand lustre de cristal, de l’extérieur l’on pouvait en apercevoir les dorures et les fastes. Jamais il n’avait accédé aux parties privées des maîtres. Les chevaux galopaient dans les champs et il se trouva heureux d'être ici dans cette propriété.
      Il croisa la Baronne et ses enfants, les salua, une mélodie s échappa de sa montre en or attachée à son gilet, annonçant qu’il était midi et douze petits coups se firent entendre.
     Figée sur place, la Baronne pâlit, fixa la montre sur le gilet du palefrenier et vit le trousseau de clefs à la taille de l’ancien soldat. Ses jambes ne la soutenaient plus, son visage devint livide et elle s’évanouit dans ses bras.
     Avec délicatesse et poigne, il souleva son corps comme un fétu de paille, l’emporta en la serrant fort contre sa poitrine comme un être précieux qui faisait chaviré cœur mort depuis longtemps. Il la déposa délicatement sur une duchesse brisée dans l'entrée du grand salon d'honneur et demanda des sels.
     Il ne comprenait pas la raison de son trouble, ni l’émotion ressentie en la serrant contre lui et qui avait enflammé tous ses sens .
Revenant à elle, la Baronne plongea son regard dans les yeux bleus du soldat, en touchant de ses mains tremblantes les cicatrices de sa face recousue . Elle avait reconnu la mélodie et la montre, dans laquelle elle avait glissé la photo du Baron à son départ pour la guerre.
       Les clefs du trousseau attaché à sa taille ouvraient, la grosse grille d’entrée du portail de la propriété et toutes les autres portes du manoir.
Le palefrenier bouleversé, sans comprendre son trouble les salua, prit congé et retourna dans ses écuries pour cacher son émoi.

Retrouvez cette nouvelle dans mon recueil "A L'ABRI DES REGARDS"
 http://www.edilivre.com/a-l-abri-des-regards-20a5b6563a.html#.U6rxasuKCUk

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