jeudi 10 mai 2018





             LE POTAGER DU PÈRE MARTİN



       Tous les jeudis matin Monsieur Martin vêtu de son tablier vert, son chapeau de paille enfoncé sur la tête et ses éternelles bottes de caoutchouc aux pieds, chargeait les produits de son potager dans sa vieille camionnette bâchée.
À peine arrivé sur la place du village, il était déjà attendu par les ménagères avec leurs cabas vides devant son emplacement. Sur son étal, de belles tomates, des haricots verts sans fil, des fraises rouges sucrées, des pommes de terres blondes et autres légumes s'y côtoyaient. Le clou du spectacle, était ces magnifiques bouquets de fleurs colorés, cultivés spécialement pour fleurir l'autel, disposés à la vue de tous.

      Monsieur le curé qui lui donnait le bon Dieu sans confession, lui demandait toujours son secret pour avoir, de si beaux bouquets et il répondait en riant, « C’est la main de dieu mon père, ma terre est bénie »

   En souriant il découvrait ses dents blanches éclatantes de santé et il rajoutait « Manger des bons légumes bien sains, c’est bon pour les os et les dents. »

    Il vivait seul à « La Brunette» dans la vieille maison des ses parents bâtie sur les hauteurs du village où il y était né. Elle était entourée d’un haut mur de pierres sèches, à l’abri du vent et des regards, accolée à la ruine de l’ancienne église désaffectée du hameau. Depuis l'année 1940, il s’occupait avec passion de son potager et de ses fleurs. Il aimait trop la nature pour avoir eu un jour envie de partir vivre en ville. Au cours des années, il avait doublé la surface de son potager, grâce à un bout de terrain qu’il avait au fond de sa propriété, juste derrière la vieille ruine de chapelle, en friche depuis des lustres.

    Les anciens du village disaient que dans le temps, c’était un jardin de curé. Il l’avait creusé, désherbé, pendant des mois pour qu’enfin, il fut un potager digne de ce nom. Dans une cave tout à côté, il préparait sa poudre de perlimpinpin, une recette secrète à lui pour ses plantations. 
Cela lui prenait du temps, d’abord il fallait trier la matière, la réduire en petits morceaux, il devait renouveler cette manipulation de nombreuses fois pour obtenir la taille 
voulue, pour enfin la mettre dans une broyeuse de son invention, d’où elle ressortait en une sorte de farine fine et blanche. Il ne pouvait partager son secret avec personne.
    Toute la journée, il sulfatait sa poudre miraculeuse dans son jardin, en passant par des allées qu’il avait créées entre les rangées de semis, Avec l’eau douce de son puits, il arrosait copieusement sa préparation pour qu’elle pénètre en profondeur dans la terre. En faisant cela tous les jours, du printemps à l’automne, il avait les plus résistants plants de la région. Il était devenu une référence dans le canton pour la qualité de sa production. Il faut dire que la besogne ne lui faisait pas peur. Ce nouveau terrain en jachère lui donnait beaucoup de peine, c’était un dur labeur, pas une partie de plaisir, pour avoir de tels produits, cela valait bien un sacrifice. Il dut arracher l’herbe, déterrer les grosses pierres enfouies dans la terre, extraire le bois mort et les lourdes ferrailles qui jonchaient le champ depuis des siècles. Donc, il n’était pas sans ouvrage.
    Dans ses caves voûtées juste à côté, il entreposait son engrais magique, il y était empilé du sol au plafond. Tout le long du mur d'enceinte de la propriété, en tas bien disposées, les pierres de taille étaient posées à même le sol et la ferraille en fer forgé y finissait de rouiller entassée là pêle-mêle en attendant le brocanteur. Toutes les semaines, il faisait un grand feu pour brûler les herbes sèches et le bois qu'il sortait constamment de la terre. Le feu éteint, il récupérait ses précieuses cendres enrichies de nitrates, pour les répandre dans son potager.
    À chaque labourage de sa parcelle, des débris remontaient à la surface, ce qui le mettait en liesse. Les journées, les saisons passaient, lui apportant toujours d’aussi abondantes récoltes. Bien sûr il ne pouvait révéler son secret à personne, sinon les portes du paradis lui seraient fermées à jamais. Son bout de terrain, n’avait jamais été un jardin de curé, mais un vieux cimetière oublié de tous, où depuis des années, il exhumait des squelettes, des cercueils de bois pourris qu’il rangeait en vrac dans la cave. Crânes, tibias, fémurs tout était bon à 
prendre,
«C’était Sa matière première sa fameuse poudre blanche»
    Une fois par semaine, il brûlait les bières et les mauvaises herbes. Les pierres tombales aux patronymes à moitié effacés par l’érosion ainsi que la ferraille des croix des sépulcres seraient vendues plus tard au poids chez le ferrailleur de la ville. Chaque semaine, il mettait à jour d’autres tombes pour son plus grand bonheur de jardinier. Régulièrement, il broyait les os, pour avoir de la mixture d’avance et ne pas en manquer. C’est sûr, il s’était fait un nom,
« Le jardinier à la main verte »
    Longtemps encore, ses clients auraient la primeur de sa récolte, de jolies fleurs sur leurs tables de fêtes nourries à la poussière de morts.
   L‘autel de l’église, sur lequel chaque jeudi il déposait ses compositions florales, pour se mettre en accord avec Dieu, n’en manquerait pas, tant que le seigneur lui prêterait vie. Qui l’espérait longue, car sur terre comme aux cieux, tout le monde profitait de ses bienfaits. Il faisait plaisir aux mortels et à Dieu alors, il aurait peut-être une place au paradis.
   « Et puis, Les voies du seigneur sont impénétrables »

Retrouvez cette nouvelle dans mon recueil "A L'ABRI DES REGARDS"




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