mercredi 1 août 2018


LE LAVOIR






Agenouillée sur la paille de sa caisse à laver en bois pour se protéger des éclaboussures, Magdelaine mouillait son linge dans l'eau chantante de la rivière. Sur sa planche à rainures, elle frottait énergiquement avec sa brosse en chiendent et sa lessive, un mélange de cendre et de paillettes de savon de Marseille râpé avec sa guillotine.

Elle tordait, pliait, rinçait, et plongeait plusieurs fois les draps de lin dans l'eau glacée du ruisseau. Puis tenant fermement dans sa main bleuie son battoir de bois, elle frappait, tapait plusieurs fois le linge pour l’essorer, avant de le placer dans une bassine en fer blanc posée dans sa brouette. Le linge de corps: jupons, camisoles, chemises et caracos, était passé à « l'eau d'empois et au bleu » et étendu au soleil sous des pins odorants.

La Loire qui serpentait en dévalant la colline pour aller se jeter au pied de ce paisible village du Velay, confortait ainsi les hommes du hameau dans leur absence de responsabilité à construire le lavoir tant promis et attendu par les femmes. Le chant de l'eau, l'hiver, n'avait plus rien d'enchanteur quand les mains rougies des lavandières trempaient des heures dans l'eau glacée.

À la fin de la semaine la lessive s'entassait dans les celliers, et le chemin de la rivière semblait de plus en plus loin et l'eau encore plus froide. Sous le tablier noir de Magdelaine, les rondeurs de son ventre étaient visibles, et annonçaient son terme prochain.

Elle poussait sa brouette où s’entassait un tas de linge souillé de la sueur des hommes, de la boue des champs et du sang des femmes en couche. Les laveuses poussant leur brouette, dévalaient les derniers mètres d'un sentier caillouteux, pour rejoindre le rivage. Leurs mains dans la mousse, les blanchisseuses, causaient et chantaient, pour se donner du courage. La conversation du jour était bien sûr et toujours la même, la construction du lavoir.

Au mois de mars rien n'avait changé dans le hameau, les jeunes filles et les femmes étaient toujours à la rivière, agenouillées, le dos courbé avec leur nouveau-né. Toutes savaient que leur ventre vide allait se remplir à nouveau, et donner naissance à une nouvelle vie pour le printemps prochain. Il n'y avait plus de cancans et de chansons, un vent de colère et de conspiration grondait contre le pouvoir établi des hommes.

Avec les beaux jours, la glace de la rivière avait fondu, son eau murmurait et chantonnait à nouveau dans les remous du courant, et les truites se devinaient sous les algues. Les branches et les aiguilles des pins étaient recouvertes de filaments de soie argentés, où pendait une multitude de cocons de blancs. Un labyrinthe de fils de soie collants, entrecroisés entre les branchages et les aiguilles de pin, formait des boules cotonneuses, c'était Noël au printemps.

Une étrange maladie apparut dans le bourg, le corps entier des hommes était recouvert d'urticaire géante, rouge et purulente, et curieusement ce mal épargnait les femmes, les enfants et les personnes âgées. La rumeur courait dans les chaumières, et les habitants incriminaient l'eau de la rivière, et le mauvais œil.

Les hommes ne supportaient plus aucun vêtement sur la peau, leur corps était recouvert de plaques rouges, siège de démangeaisons et de sensations de brûlure horrible. Ils avaient les yeux rougis, douloureux et larmoyants, avec des éternuements à répétition, la gorge en feu allant jusqu'au vomissement, et une grande peur de l’au-delà.

Les femmes gantées jusqu’au coude, étendaient le linge avec leur chant retrouvé et leur bonne humeur, les hôtes des pins travaillaient pour elles. Les chenilles urticantes, pendues dans le cocon, libéraient, sous l'action du vent, leurs poils urticants sur le linge de leurs hommes. Les caleçons, braies, chemises et bonnets de jour et de nuit, s’imprégnaient de ce poison naturellement abondant et inattendu en suspension dans l'air.

Le linge de ces dames, des enfants et des vieillards séchait lui bien loin de là, et à l'abri de la chenille urticante « La Processionnaire du pin ». Les épouses et commères alimentaient la rumeur de la rivière empoisonnée, et attendaient que leurs hommes prennent la décision tant attendue, la construction du lavoir qui ne saurait tarder, et elles en étaient sûres.

Et chante l'eau s'écoulant du tuyau de fonte de la fontaine, sortant de la bouche du dauphin plongeant dans l'écume et l'eau mousseuse du bassin, et frottent les mains sur la margelle du lavoir.


Retrouvez cette nouvelle dans Contes de L'Obscur.



Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire