dimanche 2 septembre 2018







   




L'ÉCOLE BUİSSONNİÈRE

     


                

 Ce matin en se rendant à l’école, Pierre avait changé d'avis, il allait faire l'école buissonnière avec ses nouveaux copains, peu recommandables aux yeux de sa mère. Pendant qu'il vagabondait sur le trottoir dos à l'école, il avait été ceinturé par un individu, balancé et enfermé dans le coffre d’une voiture.
   Enlevé par surprise alors, qu’il attachait les lacets de ses chaussures, il n'avait pas vu son agresseur. Une main plaquée sur sa bouche, un étau de bras musclés l’avait empoigné et arraché du sol et il s’était retrouvé prisonnier dans l’obscurité du coffre du véhicule, ballotté en tous sens. Pierre avait peur, il savait que pour s’enfuir il lui fallait garder son sang froid. Au bout de dix minutes, la voiture ralentit, les roues avaient quitté la route pour un chemin de terre, son corps ressentait le choc des ornières de la chaussée bosselée. La porte d’un garage se referma et le coffre de la voiture s’ouvrit dans obscurité.
      Il fut soulevé à bout de bras, porté sur l’épaule, jeté dans un petit cagibi où une petite ampoule nue produisait une lumière blafarde. L’individu masqué le laissa tomber violemment sur le sol, le fouilla et ressortit en refermant la porte. L’enfant entendit le bruit sourd et métallique d’un verrou que l’on repoussait avec force.   Dans cette petite cave puante, à même le sol, un garçon d'une douzaine années à moitié dévêtu, somnolait sur une paillasse défoncée. Au fond, dans un angle du réduit, une fosse, surmontée de deux planches de bois en guise de WC. Sur les murs, il lit les noms des autres gamins l' ayant précédé et comprit, il n'était pas le premier et ne serait pas le dernier.
    La petite trappe de la chatière du bas de la porte s’ouvrit laissant passer un bol de lait avec une forte odeur aigre. Pierre n’avait pas soif, la peur, l'anxiété, nouaient son estomac, il délaissa le lait, s’assit à côté de l'enfant qui ne bougeait pas. Pierre secoua son petit compagnon d’infortune, la léthargie et la raideur de ce corps froid, lui fit comprendre, qu'il ne pouvait compter que sur lui, il était seul et la lumière s’éteignit. Il entendit la voiture de son agresseur s’éloigner, Pierre était gringalet et maigrichon pour son âge, mais vif et débrouillard et cherchait déjà une idée pour déguerpir .
   Il lui fallait faire vite s'il voulait fuir. Dans le noir, il s’allongea à terre, passa sa tête dans l’orifice de la chatière, resta bloqué au niveau du cou, son sang coulait sur ses yeux et sa bouche. Malgré son agilité et sa petite taille et son corps chétif, le passage était impossible.
   À l’extérieur le ronronnent d’un moteur se fit entendre, l'homme revenait, Pierre comprit, il lui fallait se cacher. Désespéré il chercha un endroit où se mettre à l’abri des regards et choisit, la pire solution.
    Au fond de la souillarde le trou à la turc d'où émanait une odeur nauséabonde d'urine et d’excréments serait sa cachette, il souleva les planches de bois et s’enfonça dans cette bouillasse épaisse.   Accroupi et immergé jusqu'au cou dans les déjections et le liquide noirâtre, il resta tapis. Son visage, son corps étaient recouverts d'une épaisse couche de lisier, il n'en sentait pas l'odeur tant sa peur et sa détresse étaient grandes, mais c'était le chemin de la liberté.
   L'homme pénétra dans la geôle, ne vit pas l'enfant, sortit en courant laissant la porte ouverte derrière lui et partit à sa cherche.  D'un bond Pierre s'extirpa des latrines, remit les planches en place et s'enfuit en détalant comme un lapin . Il eut juste le temps de se dissimuler dans un appentis adossé au garage, derrière un vieux un tas de pneus, avant que l'homme ne revint sur ses pas.
  Un flot de larmes coula sur ses joues, quand il comprit que derrière lui, ce que ses mains tremblantes, touchait à l'aveuglette dans l’obscurité, étaient les vêtements et les chaussures des enfants qui avait eu moins de chance que lui. Tapis dans sa cachette, l'odeur de ses habits imbibés d'urine était insupportable, il n'en n’avait pas senti de suite la puanteur, qui maintenant lui montait aux narines et lui donnait la nausée .
    Il vit son assaillant pénétrer dans le cachot des enfants, en un éclair, Pierre sortit de son refuge, bondit sur la porte en repoussant violemment le verrou de toutes ses forces enfermant à son tour son kidnappeur. Il partit en courant, il lui fallut une demi heure pour rentrer à la maison, juste à temps pour prendre sa douche  et  mettre ses vêtements au feu avant arrivée de sa mère. Patins à roulettes aux pieds, il attendait sagement sa venue, dès qu’il l’aperçue, il s’élança vers elle à toute vitesse et se jeta dans ses bras. Sa mère vit les égratignures sur son visage et lui dit en colère qu'elle en avait assez des bagarres à la sortie de l'école. Pierre lui jura qu'il ne le ferait plus, avec une telle sincérité que, pour la première fois, sa mère ne mit pas en doute sa parole. Il y avait quelque chose dans son regard de changé, au ton de sa voix, elle comprit que maintenant elle pouvait lui faire confiance.
   Plus tard, il signerait son carnet de correspondance pour son absence de la journée, ce serait la dernière, il se le jura. Pierre était chez lui maintenant, en sécurité en famille. Dans la   conversation avec son père, il voulut savoir combien de temps un homme pouvait survire sans manger.
   Après trois mois d’enfermement, son ravisseur était mort de faim de soif dans sa cellule et il en était heureux. En allant en classe ce matin là, tout le monde parlait d'un corps   d'enfant retrouvé dans une maison délabrée et de ce moniteur de sport du village voisin, si serviable que l’on avait retrouvé mort privé de nourriture, enfermé dans un petit réduit. Pierre s’était tu jusqu'à présent par peur de la pension et il allait garder son secret jusque dans la tombe, juré craché.
    Par miracle il avait pu décamper à temps, chaque fois qu’il fermait les yeux, la vision d’horreur de ce petit corps couché sur sa paillasse, était présente et le tarauderait pour la vie. L’odeur des latrines serait toujours dans ses narines. En gardant le silence, il avait laissé mourir un monstre, mais ce n’était que justice. En une journée, il avait grandi et d'un coup, il était rentré lui aussi, dans le monde cruel des adultes.







Retrouvez cette nouvelle dans mon recueil "A L'ABRI DES REGARDS"

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