jeudi 1 novembre 2018


                                                                                                      

L'ÎLE AUX CENTENAİRES




Chaque matin, les jumelles, Laurie, Lorette et leur frère Paul faisaient le ménage de leur petite église. Avec dévotion et une bonne dose d'huile de coude, Paul faisaient briller de mille feux, les chandeliers en cuivre, l'argenterie, les bronzes dorés et tous les objets du culte. La chaire en chêne était cirée tous les samedis pour la messe du dimanche. Le sol de dalles noires était lavé, brossé à grande d'eau et sentait bon le propre. Les livres de messe bien à leur place devant les prie-Dieu des paroissiens et l'eau bénite était changée chaque semaine.
     Toute l'année, Paul et ses sœurs embellissaient l'autel avec des fleurs de saison. Lilas, roses parfumées, pensées et chrysanthèmes ce succédaient dans le chœur du sanctuaire. Les chasubles et des vêtements liturgiques étaient blanchis et amidonnés par leurs soins au lavoir de la paroisse.           

Maintenant à la retraite, frère et sœurs, se dévouaient bénévolement à cette tâche et monsieur le curé, leur en était reconnaissant. Paul, boiteux de naissance, guidait la visite de l'ossuaire pendant la saison touristique. Dans des catacombes, les squelettes étaient entassés du sol à la clef de voûte, par catégorie et formaient des tas bien alignés le long des parois rocheuses du labyrinthe. Pendant des siècles les insulaires y avaient entreposé les ossements de leurs morts.
    Des milliers de vestiges humains y reposaient pour l'éternité. Paul aimait rendre service à monsieur le curé et avait un profond respect pour les défunts. Il n'avait pas peur de la mort et prenait bien soin de toutes ces reliques pour les montrer aux générations futures. Avec l'arrivée des congés payés, des touristes curieux ou avides de sensations fortes débarquaient du bac le matin. Un flot de vacanciers du continent s’agglutinait devant l'entrée de la lourde grille en fer forgé de la crypte. Les visiteurs, intrigués, déambulaient, stupéfiés dans les galeries fraîches et sombres de la nécropole. Parfois les sœurs accompagnaient Paul dans ce dédale de couloirs qu'elles connaissaient par cœur. Les jumelles, soixante-cinq ans et Paul, soixante-deux ans, vivaient avec leur mère dans une petite maison face à la mer.
     Le premier de chaque mois, leur vieille mère se rendait à la banque pour retirer sa pension, poussée dans son fauteuil roulant par une des jumelles. La vie de la famille n'était pas facile, retraités tous les quatre, avec une allocation de misère, ils avaient du mal à boucler les fins de mois. Depuis quelque temps, le quotidien de la famille avait changé. Une fois par semaine, le vendredi, le poisson s'invitait sur la table et le samedi était jour de viande rouge. À l'épicerie du village, ils n'achetaient plus à crédit et se permettaient même, de temps en temps des entorses à leur quotidien. La pompe du puits ayant rendu l'âme, leur grand projet, était de pouvoir installer, l'eau sur l’évier.
     L'île aux centenaires, était bien connue sur le continent pour la longévité de ses femmes, qui dépassait la moyenne nationale. Le climat y était doux l'hiver et les vents de l'été apportaient de la fraicheur de la mer. Il faisait bon y vivre, la vie y était un peu rude mais paisible et la nourriture saine. Le village était sans confort et la marche à pied était le sport le plus pratiqué sur l'île. Le premier jour du mois venu, Lorette pénétra dans la chambre de sa mère, ouvrit la porte de l'armoire et se vêtit d'une robe sombre, de bas noirs, se coiffa d'une perruque grise et s'installa dans le fauteuil.
     Laurie sortit de la maison en poussant le fauteuil et les deux femmes se rendirent à la banque pour toucher la pension. La tête de la mère vacillait de gauche à droite, une grosse paire de lunette fumée lui dissimulait une partie de son visage, mais le ton de sa voix était clair et net, quand elle demanda le solde de sa retraite. Ses doigts mouillés de salive, comptaient avec application les billets de banque, afin de s'assurer que le compte y était bien. De retour à la maison, Lorette reprenait son rôle de jumelle et mettait l'argent dans le tiroir de la cuisine. Depuis que leur mère était morte dans son sommeil à l'âge de quatre-vingt-cinq ans, Lorette, jouait à la perfection le rôle de la mère.
     Longtemps, la fratrie n'avait su que faire de ce corps, resté dans la chambre fenêtre ouverte et qui s'était lentement décomposé. En trois mois, il s'était desséché, racorni sous l'action de l'air marin, du vent et avait diminué de moitié. Puis, une idée avait germé dans leur esprit et fait son chemin, La Crypte.
     Par une nuit sans lune, Paul poussa sa brouette avec le corps de la défunte, suivi des jumelles, tout ce petit monde pénétra dans la crypte en récitant ses prières. Ils allongèrent la dépouille momifiée de la vielle femme avec les autres corps de la nécropole. Chaque jour, après la mise en place de la chapelle, les trois comparses, en fin de matinée, passaient dire bonjour à leur mère et se signer devant sa dépouille. Il fallait bien que cette mort serve à quelqu'un, alors, par ces temps de misère, pourquoi ne pas améliorer le quotidien. Ce n'était pas un crime de vouloir manger à sa faim et la retraite de la mère, leur était précieuse. Bien sûr, ils savaient qu'un jour il faudrait que leur mère, dans l'année de ses cent ans, parte sur le continent, en maison médicalisée, mais un accident est si vite arrivé, son fauteuil roulant pourrait tomber du bac et le corps ne serait jamais retrouvé dans cette mer agitée.
     Mais, ils avaient du temps, leur mère n'avait pas encore fêté ses quatre-vingt-cinq ans, cela leur laissait encore quinze ans à pouvoir bénéficier de la précieuse retraite. Il y avait sur leur île, plus de femmes centenaires que de naissance alors, une de plus, ce n'est pas cela qui allait changer les statistiques. Lorette, jouait tellement bien le rôle de sa mère, elle était une comédienne née et elle y mettait tout son talent. La vie serait douce encore pour eux, pendant quinze ans, si dieu leur pardonnait et ils n'en doutaient pas.



                  Retrouvez cette nouvelle dans mon recueil "A L'ABRI DES REGARDS"



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