dimanche 21 octobre 2012

Le tableau



            Émile descendit du train, il allongea le pas car il avait hâte de rejoindre ses pénates. Il savait qu'au bout du chemin de terre, son chien, un bâtard, l'attendait déjà. Le corniaud devinait chaque fois son retour, et tous deux regagnaient la ferme, heureux de se revoir. Comme à son habitude, la mère l'attendait sur le seuil de la porte, sourire aux lèvres, larme à l’œil, et bras tendus. Elle le serra si fort, qu'un voile de poussière fine envahit la pièce. Dans sa chambre, il échangea ses vêtements poussiéreux, contre sa blouse blanche de peintre, prit son chevalet, sa boîte de couleurs et se dirigea vers les champs de labour. Il installa son chevalet, la palette et, pinceaux en mains, reprit l'exécution de son tableau resté en suspens. 

C'était le moment des semailles et des labours, une paire de bœufs aux longues cornes, d’une tonne de muscles, tirait une charrue rouillée laissant de larges et profonds sillons. Le paysan guidait l’attelage de la voix en maintenant fermement les bêtes et les poignées de l'araire. Le laboureur d'une main agita son vieux chapeau auvergnat en signe de bienvenue, en continuant son labeur.

Émile avait un beau coup de pinceau et maîtrisait parfaitement l'ombre et la lumière. La gouache se mélangeait mystérieusement sous son pinceau, et donnait vie à cette paire de bœufs en plein effort. Par un mélange de couleurs subtilement dosées, il étirait la matière de cette terre rouge et volcanique du Velay, en peignant des raies parfaites. Au moment des récoltes, la même paire de bœufs tracterait un char couleur sang de bœuf, chargé de gerbes de blés dorés, prêtes à être engrangées. La fête de la moisson battrait son plein, quand le piquet dépasserait du faîtage des pignons et des meules de foin, dressés dans les champs fauchés. Le clou de la fête, serait le mât de Cocagne entièrement savonné, où flotterait le drapeau tricolore. Au sommet pendraient cochonnailles, et chopines de vin rouge, attendant d'être gagnées par qui parviendrait à les atteindre. Au son de l'accordéon et de la cabrette, les garçons danseraient la bourrée avec leurs Païses, et le claquement de leurs esclops battrait la mesure. 

L'image de son futur tableau était dans sa tête, mais pour l'instant il peignait la silhouette de ce rude paysan, aux énormes moustaches et au galure à larges bords vissé sur sa caboche. Au loin il entendit l'angélus, plus question de peinture, de fête, il plia son chevalet, referma la boîte à couleurs, lança un dernier regard à l'attelage, et retourna à la maïsou. Dans sa chambrette ses vêtements propres, repassés et pliés sur son lit l'attendaient, prêts à être endossés. Sa mamé sans voix, le regarda sortir de la pièce, et tous deux se dirigèrent à pied à la gare accompagnés du chien. Sur le quai, il embrassa sa mère avec une telle force qu'elle en eut mal à la poitrine, fit une caresse à son fidèle compagnon, et monta dans le wagon. Dans le regard sombre d’Émile, elle lut et sut, que le tableau resterait à jamais inachevé. Il chercha une place dans le compartiment bondé, déposa à ses pieds son fusil, son paquetage, et fit un geste d'adieu à sa maïre en pleurs, et à sa Haute-Bique natale. Sous un panache de vapeur blanche et fumée noire de charbon, le Tchou Tchou infernal de la locomotive le ramenait en enfer, au front avec ses camarades de tranchées.
Retrouvez cette nouvelle dans Contes de L'Obscur.
 http://www.edilivre.com/contes-de-l-obscur-209f089a77.html#.U3G3mMuKCUl et dans la  la revue n°51 2000Regards
 

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire