dimanche 15 octobre 2017








LA MAQUILLEUSE



Juste avant la nuit, elle sortit par la porte de service de l'hôtel, en traînant comme à son habitude sa valise noire aux roues grinçantes. Après cinq minutes de marche, elle se dirigea vers un petit pavillon, où un vieil homme guettait sa venue devant sa porte entrouverte. Sans un mot, il la conduisit dans la chambre de sa femme et la laissa seule avec la vieille dame.
        De sa valise, Pauline sortit une trousse de maquillage emplie de produits de beauté et une boite contenant de belles reproductions de bijoux anciens. Elle se mit consciencieusement au travail, son baladeur diffusait une musique d'ambiance, couvrant les bruits de fond de la chambre et lui permettant de se concentrer sur sa tâche.
        Elle enduisit le visage de la vieille dame d'un masque hydratant, suivi d'un gommage en profondeur et continua par un massage pour bien détendre la peau. Comme un artiste peintre, avec ses pinceaux et couleurs, elle allongea les cils, retraça les traits des sourcils, le contour des lèvres et appliqua le rouge à lèvres. Le visage de la femme avait retrouvé de la fraîcheur et elle était belle malgré la vieillesse.
      Elle lui posa de faux ongles, d'un vernis rouge écarlate, pendant que ses yeux évaluaient son alliance sertie de brillants. Elle clippa sur les oreilles, deux perles en dégageant ses cheveux blancs pour les rendre visibles. Après l'avoir habillée de sa robe de cérémonie et parfumée, elle rejoignit le mari qui la récompensa généreusement et prit congé.
       Pauline n'avait pas le physique de son métier, elle était esthéticienne et n'avait pas la séduction de ses consœurs. Elle était petite et grassouillette, les cheveux gras et cassants, la poitrine tombante et la taille épaissie par une ceinture de graisse. Elle n'était pas de force à lutter contre ses concurrentes au visage et à la poitrine refaits. Elle y avait renoncé. Avec les soins nocturnes à domicile, son salaire avait doublé et le pourboire était royal. Le travail de nuit manquait de volontaires et ses employeurs n'étaient pas choqués de son aspect ingrat.
      Elle avait deux rendez-vous avant le lever du jour, mais ses clients n'étaient pas pressés, ils devraient être prêts au matin, pour la visite de la famille. Arrivé sur le lieu, une jeune femme brune en pleurs l'attendait sur le palier, pour la toilette et le maquillage de sa mère. Elle la suivit dans la chambre, où elle s’enferma pour ne pas être dérangée. Comme à l'accoutumée elle ouvrit sa mallette, sortit le maquillage, les bijoux et mit la musique afin de ne pas entendre les bruits gastriques et le gaz s'échappant du corps.
      Après les soins du visage et la toilette, elle revêtit la défunte d'une élégante robe noire, rehaussée d'un rang de perles. Elle déposa dans ses mains raidies un chapelet où brillait un magnifique solitaire. Elle rejoignit la jeune femme brune toujours en larmes et empocha son dû. Elle devrait se hâter pour son ultime rendez-vous de la soirée, la fatigue commençait à se faire sentir et elle avait hâte de se glisser sous ses draps.
      Une vieille dame la conduisit vers un monsieur étendu sur son lit, mort d'une crise cardiaque le matin même. Pauline prépara le blaireau et fit mousser le savon à barbe, elle allait commencer le rasage, quand elle remarqua un jonc en or surmonté d'un diamant à son auriculaire. Elle tira avec force pour subtiliser l'anneau, à ce contact, elle sentit les mains du vieil homme se réchauffer et trembler légèrement.
     Sans peur ni crainte, elle approcha son oreille de la bouche du vieux monsieur pour vérifier sa respiration. Un léger souffle à l'odeur de pommes pourries sortit de ses lèvres entrouvertes. L'homme tenta d'ouvrir les yeux en essayant de parler, mais aucun son ne sortit de sa gorge. Sans état d'âme, elle appuya fermement l'oreiller sur sa bouche jusqu'à ce qu'il rende son dernier soupir et que ses mains retombent le long de son corps.
        Sans dégoût, elle suça le doigt raide du mort, l’entoura de salive, l'anneau glissa sans difficulté et fut aussitôt remplacé. Avec ses mains agiles, la montre de l'homme, par un tour de passe-passe disparut d'un coup, pour revenir comme par enchantement. Pauline le vêtit de son costume du dimanche, il était enfin prêt et présentable aux yeux de sa famille.
       Par acquit de conscience, elle fouilla les poches de son veston, où un portefeuille oublié somnolait, elle s’empressa de le délester de son contenu. De la poche du pantalon, elle sortit une petite clef. Des yeux elle scruta le mur à la recherche d'une cachette. Derrière la croûte d' un portait de famille, un petit coffre dissimulé apparut. Elle fit main basse sur l'argent et les bijoux et sortit de la chambre calmement.
        Ce contretemps ne devait en aucun cas chambouler son emploi du temps, faire gagner quelques jours de vie à son client n'était pas dans ses projets. Elle s'éloigna des lieux comme à son habitude, discrètement, après avoir reçu son salaire. Une fois à l'air libre, elle respira plusieurs fois à pleins poumons, pour éliminer de ses narines l'odeur de la mort.
      
  Arrivé à l'hôtel, assise dans son lit, dans une grande boite métallique, "elle déposa la collecte de la soirée parmi les joyaux déjà dérobés". Depuis toujours elle dépouillait les morts, chaque soir elle évaluait son butin amassé dans la nuit. La boite de bijoux précieux se remplissait de perles, de colliers, de bagues, pendant que celle des reproductions se vidait. L'échange était facile, il suffisait d'avoir de belles copies et l'estomac bien accroché.
       Son départ était programmé au lendemain matin, depuis trop longtemps elle écumait la ville, et avait besoin de changer d'air. Elle avait jeté son dévolu sur Nice, où la concentration de vieux était importante. C'était un vivier bien pourvu, avec des comptes en banque bien garnis. Quitter l'hiver du centre de la France, pour la douceur de la côte d'Azur n'était pas pour lui déplaire. Se constituer une nouvelle clientèle, repartir de zéro ne lui faisait pas peur.
     « La mort ne connaissait pas la crise »

 Retrouvez cette nouvelle dans mon recueil "A L'ABRI DES REGARDS"
 http://www.edilivre.com/a-l-abri-des-regards-20a5b6563a.html#.U6rxasuKCUk
          

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