samedi 30 septembre 2017



MADELEİNE



      Assise devant son bureau américain, Madeleine écrivait sa 1460° lettre à son correspondant incarcéré depuis vingt ans, qu’elle n’avait jamais vu. En plus de toutes ses autres activités caritatives, depuis quatre ans, elle écrivait une lettre par jour à ce prisonnier, cela comblait sa vie de femme solitaire et de retraitée. Madeleine avait soixante ans, c’était une femme serviable, croyante, toujours prête à aider son prochain dans la souffrance physique ou morale. Le cœur sur la main et dévouée à toute personne sollicitant son aide et son soutien. Par la lecture journalière de ses lettres, elle donnait de la chaleur humaine à ce captif, lui permettant de tenir et de survivre dans l’enfer de la prison.
Depuis un mois les lettres de son correspondant étaient plus intimes, plus passionnées, il lui parlait même d’amour, de la joie et du bonheur qu’il aurait de la voir à sa sortie de prison. La distance étant trop grande, Madeleine s'installa dans un meublé près du lieu de son incarcération voulant être présente le jour de sa libération. Elle lui en fit part en ajoutant, qu’elle avait des sentiments pour lui, mais cela était encore confus pour elle dans sa tête et son cœur.
       Il était dans ses pensées à chaque instant du jour et de la nuit et chaque fois qu’elle évoquait son nom, son cœur atrophié s’affolait. Elle ressentait une douleur aiguë dans la poitrine et le souffle lui manquait. Ses amies se moquaient d’elle et lui disaient qu’elle était amoureuse comme une collégienne. Cela la faisait rire, elle ne voulait pas se projeter dans l’avenir, vivre son présent était son but dans la vie. Elle laissa son passé derrière elle, son ancien appartement, quitta ses amies, sa ville de toujours et emménagea dans un joli petit meublé coquet, qu’elle décora avec goût à dix minutes de la maison d’arrêt.
       Dans ses confidences, il lui avouait sa condamnation à vingt ans de prison suite à un braquage raté avec mort d’homme. Maintenant c’était de l’histoire ancienne ils regarderaient ensemble dans la même direction, l'avenir et la liberté. Madeleine ne voulait plus vivre dans le passé, le sien lui faisait horreur, l’avait empêché de refaire sa vie, d’être tout simplement vivante et heureuse.
      À sa sortie de prison, elle serait là, c'était une promesse. La remise en liberté approchant, l'angoisse la submergeait, elle avait changé son apparence, teint ses cheveux blancs en châtain, perdue quinze kg pour lui plaire. Elle, qui ne l'avait jamais fait auparavant maintenant ne sortait jamais sans maquillage, elle était méconnaissable. De vieille femme effacée, elle était devenue une dame d’âge mûr rayonnante de sa beauté retrouvée. Madeleine avait rajeunie de dix ans et à nouveau les hommes se retournaient sur son passage. Elle lui avait envoyé sa photo avec son nouveau physique et lui avait plu avec sa silhouette élancé et son beau sourire aux dents éclatantes. La date venue, elle était là devant les hautes portes closes de la centrale, attendant impatiente et nerveuse sa libération.
     À l’ouverture du porche, un homme grand et vieilli avant l'âge sortit, elle lui prit la main en souriant et sans une parole ils s’engouffrèrent dans un taxi. Il la suivit comme un enfant jusqu'à l'appartement douillé qu'elle avait préparé pour lui, où un repas fin les attendaient, avec le champagne au frais.
      L'homme voulut l'embrasser, Madeleine dit qu'ils avaient tous le temps, elle croisa son bras avec le sien, portant à leurs lèvres les coupes de champagne. Il but le champagne d'un seul trait et sentit la chaleur courir dans ses veines puis sourit bêtement, ses jambes flageolaient déjà et il chercha une chaise pour s'asseoir. Sa vue se troubla, sur sa figure une expression de surprise se figea, il ne comprenait pas son malaise et regarda Madeleine interrogateur. De sa bouche grimaçante, sa langue pâteuse et noire laissait dégouliner un filet de salive mousseuse à la commissure de ses lèvres. Sur sa chaise, ses jambes et ses bras pendants lui donnaient l'air d'un pantin désarticulé, dont on aurait coupé les ficelles. Assise en face de lui sourire aux lèvres, calme et détendue, Madeleine le regarda d'une façon étrange. Elle commença à parler calmement d'une voix claire et douce en sirotant son champagne.
       Il y a vingt ans, sortant de la bijouterie pistolet au poing après son holdup manqué, dans sa fuite il avait tiré, une balle perdue avait tué un passant, la victime était son mari. Madeleine hospitalisée avait perdu l'enfant qu'elle attendait, depuis les battements de son cœur atrophié se réduisaient comme une peau de chagrin. Seul le souvenir de sa famille et sa soif de vengeance l'avait tenue en vie. Madeleine, calmement, consciencieusement prit des photos de tous les instants de sa lente agonie, des trophées de chasse pour orner les murs de sa nouvelle maison à la campagne. Une joie immense la submergea de le voir rendre l'âme et son cœur malade et fatigué lui fit mal de bonheur.
      Elle se rendit dans la salle de bain et en ressortie métamorphosée une heure plus tard. Personne ne fit attention à cette silhouette furtive qui sortit de l'immeuble et qui se dirigea vers la gare en boitillant, vêtue d'un vieux costume démodé et bien trop large pour elle
     À l’arrêt du train, un vieil homme voûté, les cheveux blancs coupés cours, une canne dans la main descendit péniblement sur le quai de la gare. Il marchait courbé comme s' il portait sur son dos toute la souffrance du monde.
      Il entra dans la maison, referma la porte derrière lui et se regarda dans le grand miroir du salon. Une à une il sortit des photos de sa poche et les coinça entre l'interstice de la glace et du cadre. D'un coup, il sentit une grande lassitude et les battement de cœur se ralentir.
      Il sourit au reflet de l'inconnu du miroir, il pensa à la stupéfaction de la personne qui le trouverait mort, en voyant qu'il n'était pas un homme, mais une femme.
Sous ce simulacre « Monsieur Madeleine » allait pouvoir finir ses jours dans le calme et la sérénité, en échappant à sa condamnation à la prison à vie pour assassinat.
     Avec interruption des ses médicaments, il savait ses jours comptés, mais plus vite son cœur défaillant arrêterait de battre et plus vite il serait débarrassé de sa souffrance et irait rejoindre sa famille.
          Ce meurtre était le seul but de sa vie depuis vingt ans, maintenant il attendait sa fin pour mettre un point final à l'histoire tragique de sa vie et redevenir
« feu Madame Madeleine ».

           Retrouvez cette nouvelle dans mon recueil "A L'ABRI DES REGARDS"
 http://www.edilivre.com/a-l-abri-des-regards-20a5b6563a.html#.U6rxasuKCUk

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