samedi 30 septembre 2017




LES FEUILLES MORTES



              
         Du haut de ses quatorze ans Cléa avait tout d'une grande, un mètre soixante-dix, cheveux blonds, et de grands yeux bleus, mais sous cette fausse apparence, elle n'était qu'une enfant.
      Fille unique, adorée par sa mère et bien-aimée de son beau-père, elle avait tout pour être heureuse.
      Ils formaient une famille modèle et unie, que rien ne pouvait séparer. Couverte de cadeaux, toujours à la mode, des vacances au bout du monde, rendant vertes de jalousie ses amies. Elle ne riait jamais, seul un petit sourire timide de temps en temps au coin des lèvres, lui donnait un l'air sympathique.
      Comme chaque matin, elle partait au collège en longeant la forêt, mais aujourd'hui elle ignora l'entrée de l'établissement et pénétra dans le massif forestier, par un petit sentier de chèvres.
Cléa marchait à grandes enjambées et à chacun de ses pas, un craquement s'échappait sous ses converses gris perle, nouées par de gros nœuds aux lacets blancs. Le sous-bois s'était paré des couleurs chatoyantes de l'automne, les brindilles mortes et les feuilles desséchées en tapissaient le sol.
      De ses poches, elle sortait de petits bonbons rouges au goût de fraise tagada, qu'elle suçait lentement. Comme une petite fille gourmande, elle retardait le moment de les déglutir, pour décupler la durée du plaisir du sirop coulant dans sa gorge.
     Sa langue humidifiait ses lèvres, leur donnant la teinte rouge baiser. Sa large capuche bordée de fourrure, dissimulait un visage juvénile aux yeux rougis, et pleins de larmes. Elle marchait depuis des heures dans cette vaste étendue, sans pause ni un seul regard pour la beauté du paysage, aux nuances marron glacé et or.
    Les petites confiseries rondes déteignaient au contact de ses mains chaudes, qu'elle essuyait rageusement sur son pantalon taché. Elle les avait toutes avalées, et son estomac au bord de la nausée ne pouvait plus contenir cet afflux gastrique aigre et sucré.
     Sa vue commençait à se troubler, ses jambes pesaient une tonne et ses muscles tétanisés rendaient sa marche douloureuse. Seule une volonté inébranlable lui permettait d’avancer, pourtant, bientôt son corps allait renoncer.
     À bout de souffle elle tomba sur ses genoux, qui s'enfoncèrent dans un épais tapis de mousse et de feuilles racornies. Sur cette couche douillette aux essences boisées et aux décors de nature morte, elle s’allongea, se recouvrant de cet habit végétal, et disparut du tableau.
     Cléa abandonnait, son cerveau était envahi d'un flou vaporeux, flottant autour de son être, elle capitula, et fut engloutie. Son corps léger flottait dans le vide, attendant la paix et le repos éternel auquel il avait droit. Elle était allée jusqu'au bout de ses forces, et avait atteint son point de non- retour. Ses yeux se refermèrent sur ce monde abject, et elle sombra dans les profondeurs du néant.
    Elle avait sucé les derniers comprimés rouges de la pharmacie de sa mère, pour échapper à son malheur, son déshonneur et aux douleurs de son entre-jambes. Fuir le foyer familial, se soustraire à son bourreau, et ne plus avoir peur des nuits où la porte s'ouvrait sans bruit.
Seules ses baskets grises dépassaient de sa litière colorée, à l'odeur d'amande amère. La chaleur de l'été indien, et la pluie de la nuit avaient favorisé la pousse du roi des champignons, le Cèpe.
      Au loin, les jappements joyeux d'un chien jouant dans la clairière, se firent entendre. Un vieil homme muni d'un bâton, arpentait la chênaie, panier au bras et couteau dans la main.
       L'animal flairait et reniflait, son maître retournait la terre et les feuilles du bout de sa canne.  Consciencieusement le promeneur, avec son Laguiole sectionnait la queue des cèpes, et en remplissait son panier d’osier.
       La cueillette était belle et parfumée, et sa panière était pleine aux trois quarts. L'homme rebroussa chemin, lorsque les aboiements de son fidèle compagnon l'avertirent d'une découverte. Du bout de son bâton, le cueilleur dégagea fiévreusement les feuilles mortes et les branchages, et découvrit le corps inanimé de l'adolescente.
       Tout s'enchaîna très vite, l'appel aux secours, les lumières multicolores du SAMU et le transport à hôpital toutes sirènes hurlantes.
Le brave homme tout ému de son sauvetage, heureux de lui avoir sauvé la vie, pensa à la chance qu'elle avait eu d'être découverte par son chien.
        « Debout la vie », être encore vivante demain pour subir encore son calvaire, son réveil allait être brutal quand elle rouvrirait les yeux, sur le visage bienveillant de son agresseur.
        Sans le savoir le ramasseur de champignon l'avait rejetée dans la gueule du loup, et elle allait le maudire et le haïr pour le restant de sa vie.

Retrouvez cette nouvelle dans Contes de L'Obscur.







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