mercredi 6 septembre 2017

                                                                                                      

                                                  LE FESTIN

        


     Chaque matin Sophie garnissait le plateau repas d'un copieux petit déjeuner, pour son vieux tonton impotent et gourmand. Un vieil homme obèse et cloîtré ne quittant plus la chambre, toujours de mauvaise humeur et ayant le don de lui rendre la vie amère. Elle déposa le breakfast sur la table, où son oncle déjà attablé attendait, puis sortit précipitamment de la chambre en claquant la porte. Une main veinée et gonflée empoigna le bol, l'odeur du café et des croissants chauds embauma la pièce et le mit en appétit.
         Il ouvrit le gouffre qui lui servait de bouche et y enfourna un croissant entier en le mâchant bruyamment, tout en avalant une gorgée de café fumant. Sophie allait avoir dix-huit ans, depuis la fin du collège, elle s'occupait consciencieusement de son oncle boulimique sans rechigner. Elle cuisinait toute la journée pour nourrir et gaver cette panse affamée, c'était son labeur quotidien. Sur le piano de cuisson mitonnaient à petits bouillons des daubes en sauce, des volailles à la peau croustillante et dans le four les cuissons des gâteaux et tartes, se succédaient toute la journée. La maison était imprégnée en permanence d’odeurs épicées et sucrées qui se dégageaient des marmites et du fourneau.
           N'avoir aucune vie en dehors de la maison, elle s'y était résignée, le vieux ne lui laissait pas un instant de répit. À minuit après son dernier repas, il s’assoupissait, la bedaine bien tendue, rassasiée mais jamais repue. Le seul moment de tranquillité bien mérité de Sophie était la nuit. Alors, épuisée par toute cette cuisine et cette vaisselle, elle s'endormait à son tour, sitôt sa tête posée sur l’oreiller. Elle n'avait pas toujours été cette jeune fille docile et dévouée, elle adorait sortir et danser avec ses amis, elle y avait renoncé pour lui faire sa tambouille.
       Finies les sorties et la vie amoureuse, elle se consacrait exclusivement à la préparation de ses repas.Ils avaient tissé des liens étranges entre eux, faits d'attentions, de soins, de rancœur et de colère, des sentiments qui se succédaient à tour de rôle. Les courses, les plats mijotés, la pâtisserie, la charcuterie, terminée la cuisine pour Sophie, aujourd'hui elle avait dix-huit ans. C’était le grand jour, elle était enfin majeure et allait entrer en possession de son héritage. Sa tête était pleine de projets, d’aventures et de liberté. Claquer la porte, voyager, danser jusqu'au bout de la nuit était son intention, sa récompense. Son goinfre d'oncle devrait se débrouiller seul, elle attendait ça depuis ses seize ans, le vent de la liberté avait soufflé. Cet ogre qui engloutissait six à sept repas par jour, la maintenait toute la journée devant les fourneaux et une partie de la nuit, afin de satisfaire son appétit vorace et sa gloutonnerie.
       Son règne était révolu, elle était libre et enfin émancipée. Le temps de la disette était arrivé, deux-cent-trente kg, la balance avait parlé. Toute cette nourriture, la barbaque, la bidoche, la carne, rien que de la cuisiner, elle en avait la nausée. Elle rêvait d’aliments allégés, de salade verte et de la fraîcheur des fruits de saisons. Elle avait réalisé son dessein, celui de le punir par son vice, la bouffe, le goinfrer, le remplir de nourriture, jusqu'à faire éclater son gros bide de gras-double. Elle avait jour après jour cultivé sa gourmandise, son appétit sans limite, pour en faire une barrique de saindoux.
       Elle en avait fait un drogué de la mangeaille, bourré de cholestérol, envahi de diabète et un patient pour un triple pontage, elle pourrait partir d'un cœur léger, elle était vengée. Ce vieux pervers, ce débauché, son tuteur, depuis l'enfance il l'avait dominée battue et salie. Maintenant c'est lui qui demanderait grâce, mais elle lui serait refusée.
      Il n'avait jamais fait attention à l’étroitesse de l'ouverture de la porte de sa chambre, avec ce corps monstrueux et difforme, le passage de ce gros plein de soupe de deux-cent-trente kg était impossible. Pour sortir de la chambre il lui fallait perdre du poids, elle ne savait pas s'il y arriverait, et elle s'en fichait.
     Le jeûne, le carême, le ramadan, il avait le choix pour maigrir, la perte de son tablier de sapeur était son salut. Il avait son destin dans son estomac, la gourmandise est le premier des péchés capitaux, il pouvait bien échouer et y rester cela ne lui faisait ni chaud ni froid, et surtout pas un cas de conscience.
     Elle vida les placards, le frigo, le congélateur, et résilia le téléphone. En refermant la porte d'entrée, elle l'entendit hurler et supplier, elle haussa les épaules et monta le volume de son baladeur si fort que ses tympans en bourdonnèrent. Elle tournait le dos à son enfance en se faisant la belle. Elle taillait la route, en laissant son passé derrière elle, sans espoir de retour, et sans aucun regret. La liberté et la cuisine diététique, étaient sa nouvelle philosophie, elle serait végétarienne.


Retrouvez cette nouvelle dans Contes de L'Obscur.






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