samedi 30 septembre 2017





           


                      L' ÉCONOME

            Elle ouvrit la porte de son appartement, les bras chargés de provisions qu'elle rangea consciencieusement dans le placard de la cuisine.
      Elle commença la préparation du repas avec la même énergie de tous les jours, en s’appliquant à l'épluchage des légumes, faisant les épluchures les plus fines possible avec son économe qui lui venait de sa mère.   
          Souvenir d'une enfance ou les denrées alimentaires les plus indispensables manquaient. Ne pas gaspiller, était la règle d'or de sa mère, savoir faire des économies pour arriver à boucler les fins de mois.
             Depuis un an, elle s' imposait cette règle, ne pas dépenser, économiser sou par sou afin de se faire une cagnotte secrète.  Elle resquillait sur la nourriture, les charges du ménage, visitait parfois les poches des voisins et relations, afin de faire "gonfler son bas de laine"  suivant l'expression favorite de sa mère.
              Elle n'avait rien changé à son attitude, toujours gracieuse, dévouée envers son machiste de mari, qui la cantonnait dans un rôle de bonne. Du matin au soir, il l'insultait, l'humiliait et la mettait plus bas que terre.
       Elle n'était qu'une femme battue, son âme portait les stigmates de ces brimades, et ses rides, elle les avait sur son cœur. Elle l'avait supporté durant tant d'années, sans mot dire, et, un matin, au réveil, une nouvelle femme était née.
           À l'arrivée de ses cinquante ans, une page se tournait, sa jeunesse se fanait comme les feuilles en automne et une petite voix lui disait.« pars, sauve-toi, tu meurs.» Sa décision était prise, elle allait fuir avec son bas de laine, quitter cette vie de femme harcelée, dévalorisée, terne et sans attrait, partir sans rien dire et tout laisser derrière elle. Tout faire pour disparaître, sans que l'on sache, si elle était vivante ou morte.
            Depuis longtemps, elle faisait partie des meubles, son absence ne se remarquerait pas, tant qu'il y aurait à manger dans le frigo et du linge propre dans l'armoire. Elle partirait un matin, après le marché, laissant les légumes à demi épluchés sur un journal abandonnés sur la table de la cuisine, en compagnie de son économe.
          Personne ne saurait, une ménagère qui disparaît mystérieusement pendant la préparation du repas, ne ferait pas longtemps la une des journaux et serait vite oubliée.
          La valise était prête sous le lit depuis des semaines, le bas de laine cousu dans les ourlets de ses vêtements et les petites coupures, dans la ceinture qu'elle portait à la taille. Le billet de train sans retour, dans son sac à main, avec une nouvelle identité usurpée. Elle partait pour sa nouvelle vie, faite de soleil et de mer, libre de tout harcèlement moral, qui la détruisait chaque jour un peu plus.
         Elle lança un dernier regard à la table de la cuisine, à son économe abandonné là, sur les épluchures, prit sa valise, son sac et son courage à deux mains puis, Elle quitta la pièce, sans même se retourner.»


                   Retrouvez cette nouvelle dans mon recueil "A L'ABRI DES REGARDS"
 http://www.edilivre.com/a-l-abri-des-regards-20a5b6563a.html#.U6rxasuKCUk



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