jeudi 28 septembre 2017


   
       


             LA DENTELLİÈRE


      Les soirs d’hiver chez Marie-Jeanne et sa mère dans la haute ferme, il y avait « La Veillée » L’unique pièce de la bâtisse servait pour manger et dormir, les voisines venaient faire Couvige, conter les histoires du village et gagner leur pain en façonnant leur dentelle.    Toute la soirée, le Chaleil, petite lampe à huile posé derrière le Doulhi remplit d'eau, diffusait sur leur ouvrage une pâle lumière blanche. Les dentellières faisaient danser leurs fuseaux en buis sur leurs carreaux et enroulaient au fur et à mesure leurs dentelles autour de leurs plioirs en bois sculptés, par leurs amoureux.
      Les deux femmes attendaient avec impatience leurs voisines pour la veillée et faire la dentelle, leur seul moment de bonheur de la journée. Elles étaient là, toutes générations confondues, leurs carreaux sur leurs genoux et les pieds posés sur une chaufferette, avec sur leurs têtes la coiffe blanche du Velay. Dans la cheminée suspendu à la crémaillère, un gros chaudron en fonte noire brouillonnait en exhalant un fumet de soupe au lard et de saucisses. La vieille horloge comtoise posé sur la terre battue à côté de la cheminée dirigerait par son tic-tac la danse des fuseaux. Marie-Jeanne avec les quelques sous qu’elle allait gagner broderait son trousseau et s’achèterait une belle paire de sabots.
      Son parâtre n’était pas encore rentré de sa soirée de beuverie à la taverne du village, alors, toutes étaient détendues et satisfaites de leur ouvrage. La veillée finirait dès que la mère ferait signe de l’arrivée du mari et chacune regagnerait son logis. La vie des deux femmes étaient dure, levées à six heures pour la traite des vaches, remplir les mangeoires, sortir le fumier leur prenaient toute la matinée.
       Lui, cuvait encore son vin que les deux femmes étaient déjà à la préparation du repas, la lessive et toute la journée il fallait garnir de bois la cheminée. L’après-midi, c’était les travaux des champs en gardant les vaches, le soir préparer le potage et travailler à la dentelle. L’homme se levait à midi, criait et cognait les deux femmes qu’il traitait de fainéantes, puisait dans leurs économies et prenait la direction du village jusqu’à l’auberge pour faire ripaille.
      À Chaque retour du hameau il était « en ribote », l’excès de bonne chère et de boisson ne faisait qu'augmenter son courroux envers les deux femmes. Pour leur défense, elles avaient dissimulé dans tous les recoins de la ferme des fourches afin de le tenir en respect et le repousser. La mère alla se coucher heureuse, demain pendant une semaine son époux partait à la ville pour acheter des veaux, elles seraient seules et enfin tranquilles. Marie-Jeanne remplit une écuelle de soupe qu’elle plaça dans l’écurie pour nourrir le chien et allât se mettre au lit.
   Au matin, vêtu de sa blaude bleue, d'un chapeau en feutre au large bord, le marchand de bestiaux, son bâton à aiguillon dans la main, monta dans sa carriole tiré par un puissant percheron, sans même jeter un regard aux deux femmes.
     Marie-Jeanne commença sa journée de travail dans l’étable en appelant par leurs noms les vaches qui se levèrent au son de sa voix. Le chien les pattes dans sa gamelle lui fit comprendre qu’il avait encore faim. Elle remarqua que la litière des bêtes avait été changée, le fumier sorti et la crèche remplie de foin. Elle pensa que la mère avait avancé le travail sans elle et commença la traite du matin. Les journées passaient et tous les jours il y avait moins de labeur à l' étable, les deux femmes me comprenaient pas d’où leur venait cette aide inespérée.
     Un matin devant la porte, la réserve de bois était empilée, Marie-Jeanne courut vers l’étable et là, la tâche était faite. Le chien était toujours autant affamé et réclamait encore plus de pâtée. Elle comprit, quelqu’un mangeait la pitance du chien et une personne invisible les aidait.
     Le matin, en plus de la soupe du chien, Marie-Jeanne maintenant portait un pot de bouillon et un morceau de lard, qu’elle déposait sur la partie haute du fenil. Par une échelle de meunier, on accédait à la grange, où la réserve de foin et de paille était empilée en vrac, bien au sec à l’abri des intempéries.
     Si l’hôte mystérieux ne voulait pas se montrer, par sa besogne il payait sa nourriture alors, elles respectaient son choix, il devait avoir ses raisons. Pour les femmes, c’était une bénédiction d’avoir une aide aussi précieuse, depuis que la mère s’était remariée, leur vie était un enfer, faite de corvées et brimades. Après la foire, le mari allait réintégrer ses pénates et tout serait comme avant.
     Les soirées de veillée étaient attendues pour toutes ces paysannes, en faisant leurs dentelles, elles avaient des nouvelles de tout le canton, comme si elles lisaient le journal, les futurs mariages, les décès, les naissances et l' arrivée des colporteurs. Elles apprirent que les gendarmes recherchaient des déserteurs dans la commune, de pauvres garçons que la guerre avait brisés et elles comprenaient leur peur. Toutes avaient perdu, un frère, un fiancé, un mari  et la soirée se finissait par le potage du soir.
     Ce bonheur serait de coute durée, demain leur bourreau faisait son retour, et leur malheur recommencerait. Le lendemain, le maquignon revenant du foirail, ivre de colère et d’alcool entra dans l’étable pendant que Marie-jeanne montait à l’échelle pour poser le pot de bouillon. Elle entendit derrière elle, les cris de son parâtre, elle monta précipitamment sur le plancher de la grange pour lui échapper, il lui emboîta le pas. L' homme aviné, une chopine de vin dans la poche, arriva en haut de l’échelle, essaya d'attraper la jeune fille par le bas de son jupon en criant qu’il allait la tuer.
      Sorti de nulle part, un jeune homme en guenilles se dressa devant lui avec une fourche en bois dans les mains, repoussa l’échelle et le beau-père tomba comme une masse la tête première sur le dallage en pierre noire de l’étable. Il était là étendu sur le sol, la tête fracassée dans une mare de sang , dans ce silence de mort, seule l'odeur du vin rouge et de purin flottait dans l'étable trahissant la tragédie qui venait de ce jouer. Leur sauveur, jeune et robuste était leur hôte mystérieux, il avait deviné l'arrière-pensée de l’ivrogne et avait agit en conséquence avant que le drame se produise.
     Pendant sa courte présence chez les deux femmes, il avait assisté à leur malheur et avait apprécié la soupe et leur discrétion. Il avait horreur de la guerre, mais ce n’était pas un déserteur, seulement un soldat laissé pour mort, brisé par les conflits aspirant, se reposer avant de rentrer chez lui. Dans sa tête résonnait le tir d' artillerie, ses entrailles frémissaient encore de peur et de faim et l’odeur des corps en putréfaction le poursuivait.
    À chaque minute de sa vie, la mort de ses camarades de combats tombés dans les tranchées, était toujours palpable dans son esprit. Son seul souhait oublier la chair à canon, redevenir paysan et homme de la terre, revoir sa mère et sa sœur, qui le croyaient mort. Il allait partir rejoindre sa famille et quand tout serait fini, si Marie-Jeanne avait terminé son trousseau et n’avait pas d’autre promis, il lui ferait sa planchette à dentelles, comme le font les galants pour leur dentellière.
     En partant il s’arrêterait à la gendarmerie pour leur dire qu’un fermier éprit de boisson était tombé d’une échelle dans sa fosse à purin, à la haute ferme, elles ne seraient pas inquiétées. Elles étaient libres de vivre enfin sans peur ni crainte du lendemain. Marie-Jeanne allait compter les jours et guetter son retour, comme toutes les dentellières, elle aussi aurait son plioir en gage d’amour, elle était devenue sa promise.
    Il avait tué pour elle, c'était la plus belle preuve d'amour au monde à ses yeux.

         Retrouvez cette nouvelle dans mon recueil "A L'ABRI DES REGARDS"
 http://www.edilivre.com/a-l-abri-des-regards-20a5b6563a.html#.U6rxasuKCUk

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