jeudi 1 février 2018










LE POT À ÉPİCES
      
     

          
         
   
          Maria, comme à son habitude s'activait à la préparation du repas dominical, les pâtes fraîches du matin finissaient de cuire et le coulis de tomates mijotait tranquillement dans son faitout. L'odeur de l'oignons compotés et du lard fumé embaumait la cuisine. Le fumet aspiré  par la fenêtre ouverte arrivait aux narines de la famille réunie dans le jardin, les mettant tous en appétit. Du pot à épices Maria ajouta à la sauce tomates sa touche finale, une cuillère à soupe d' aromates en poudre pour en parfaire le goût.
    
      Satisfaite de l'assaisonnement elle versa le tout dans un grand plat creux et se dirigea dans le jardin où les convives attablés s'impatientaient affamés. Ses pâtes fraîches étaient appréciées des petits comme des grands, les enfants lapaient par petits coups de langue leurs assiettes vides et finissaient de saucer le plat avec leurs petits doigts agiles. Elle cuisinait ces pâtes comme sa mère avant elle, une recette de sa Calabre natale.
     
       Elle avait reçu son pot d'épices en cadeau, de ses oncles Mateo et Carlo émigrés en Amérique. Et à présent qu'il était presque vide, elle espérait bien en recevoir un autre. Il était en porcelaine fine sur un fond noir avec des jolies fleurs mauves en relief et un beau couvercle uni. Il trônait sur son étagère au-dessus de son fourreau émaillé noir, avec les bocaux de farine, de sucre et de café en grains.
   
     Elle saupoudrait, les sauces, les viandes, les poissons de cet épice, venu d' ailleurs, de cette Amérique lointaine. Il était réduit en une poudre fine facile à délayer, à mélanger au thym, au serpolet et donnait de l'onctuosité à la sauce. Il remplaçait efficacement l'encre de sèche en poudre, qui souvent lui manquait
    
      De ses oncles, elle n'avait aucune nouvelle, mais elle avait apprécié qu'ils aient en mémoire sa passion pour la cuisine, les pâtes à l'encre de sèches et son coulis maison. Au début, elle l' avait trouvé fade en goût, mais par respect pour ses oncles elle s'était sentie dans obligation de l' utiliser.
     
     Par compassion pour ces voisins, de son cadeau elle n' avait dit mot, personne au village n'avait encore reçu de lettres ni de paquets venus d'Amérique. Beaucoup de jeunes garçons et de jeunes filles avaient pris le bateau pour cet eldorado lointain, en espérant une vie meilleure pour fuir la misère et la mafia. Les vieux attendaient anxieux, des nouvelles de leurs enfants et certains parents commençaient de recevoir ces redoutées petites enveloppes blanches au fin liseré noir.
      
     Les saisons passèrent ainsi que les années, le pot à épices était vide depuis longtemps et Maria trouvait que sa sauce n'avait plus la même onctuosité qu'avant. La vie continuait tant bien que mal, dans ce village fantôme vidé de la moitié de ces habitants. Les maisons abandonnées menaçaient de tomber en ruine et les bergamotes pourrissaient sur les branches des arbres .
      
     Les années passant, avec sa production huile essentielle « le Gallesio », le village cahin-caha s'accrochait à la vie. Certains émigrés déçus et nostalgiques de leur Calabre natale revenaient au pays pour y finir leur jours. De nouveau la place du village reprenait vie, les anciens jouaient aux cartes en mâchouillant un quartier de bergamote tout en supervisant la cueillette des agrumes.
     
      Un matin le facteur sonna à de la porte d'entrée, tenant dans les bras un paquet venu d'Amérique, Maria reconnut la forme d' un pot à épices. Elle le déballa, sortit le pot noir avec des fleures mauves identique au premier et l'ouvrit, lui aussi était rempli d' épices comme le précèdent.
    
     Sur la partie ventrue du pot, collée en plein milieu, écrite en « Américano » langue qu'elle ne comprenait pas, une étiquette blanche et une date.
      
       Comme pour le pot précèdent, elle décolla minutieusement la petite affiche de papier et installa l'urne à côté de l'autre. Elles avaient fière allure sur l'étagère, côte à côte ces deux urnes funéraires.  

      Dans la tête de Maria, résonnait cette petite voix, « onctuosité de la sauce » et pour elle, cette poudre d'encre de sèche Américaine était la bienvenue .

       
Retrouvez cette nouvelle dans mon recueil "A L'ABRI DES REGARDS"
 http://www.edilivre.com/a-l-abri-des-regards-20a5b6563a.html#.U6rxasuKCUk

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